David Taim, fonctionnaire à Port Moresby, capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, commence toujours sa journée de la même manière. Il croque une noix verte non mûre, accompagnée d’une inflorescence de poivrier et d’un peu de poudre blanche à base de chaux éteinte. Puis, il mâche le mélange.
« Cela vous réveille, vous ouvre les yeux. Cela ranime vos sens », dit-il.
« Sans noix de bétel pendant mes heures de bureau, ma journée est finie. »
Peu connue en Occident, cette noix addictive, qui pousse sur le palmier d’arec, est considérée comme la quatrième substance psychoactive la plus utilisée dans le monde après la caféine, la nicotine et l’alcool.
La consommation mondiale de la noix de bétel
Selon des estimations incertaines, 600 millions de personnes, dont David Taim, mâchent régulièrement cette noix. Au cours des 20 dernières années, la production mondiale de noix de bétel a plus que doublé, un signe que cette habitude de mastication est non seulement répandue, mais devient de plus en plus populaire.
Les consommateurs se trouvent principalement sur le sous-continent indien, en Asie du Sud et en Mélanésie, où cette tradition millénaire est profondément enracinée. Les méthodes de consommation varient considérablement selon les régions. En Inde, premier producteur mondial, elle est vendue dans des paquets manufacturés contenant la noix, de la chaux éteinte, des arômes divers et souvent du tabac. En revanche, parmi le peuple chamorro des îles Mariannes, la noix est mâchée sans additifs, dure et mûre.
Quel que soit le mode de consommation, l’effet reste le même : une sensation douce d’euphorie et d’éveil, ce qui explique sa popularité.
L’addiction à la noix de bétel en Papouasie-Nouvelle-Guinée
David Taim ne cache pas son affection pour la noix de bétel. Il transporte sa ration quotidienne dans un sac plastique et arbore sur sa chemise claire des taches de salive rouge, résultant du besoin constant de cracher en mâchant le mélange. Comme beaucoup en Papouasie-Nouvelle-Guinée, il a commencé à mâcher des noix de bétel dès l’âge de trois ou quatre ans.
« Nous grandissons avec cette culture. Dès que nous mangeons de la nourriture solide, nous commençons aussi à mâcher. Cela fait partie de moi depuis toujours », raconte-t-il.
Cette dépendance peut représenter une dépense considérable, certains jours il achète jusqu’à 40 noix. Lors de ses déplacements professionnels dans des pays où cette pratique est rare, il cherche immédiatement des vendeurs de noix de bétel, même à des prix élevés, comme il l’a fait à Dubaï ou en Allemagne, où il a tenté de passer des noix en contrebande.
Liens entre la noix de bétel et le cancer
Cependant, les plaisirs de la mastication ont un coût. Dans les îles Mariannes du Nord, le chirurgien William Moss a été stupéfait par les cas de cancers oraux qu’il a observés dès son arrivée en 2018.
« Les patients présentent des cancers à un stade avancé, ils sont plus jeunes et les résultats sont catastrophiques. C’est totalement disproportionné », déclare-t-il.
Dès le début du XXe siècle, des médecins en Inde soupçonnaient un lien entre la noix de bétel et le cancer. Mais ce n’est qu’à partir des années 1990 que des études, notamment à Taïwan, où la noix est mâchée sans tabac, ont clairement établi ce lien. En 2004, l’Agence internationale de recherche sur le cancer (CIRC) a classé la noix de bétel comme cancérigène du groupe 1, soit la catégorie la plus dangereuse.
Depuis, des études ont confirmé cette connexion, notamment dans les pays où la consommation est répandue, comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où le taux de cancers oraux par habitant est le plus élevé au monde.