
Pendant toute mon enfance, j’ai cru que ma mère choisissait un étranger plutôt que moi. Chaque midi, elle préparait trois assiettes. Deux pour nous. Une pour Victor, l’homme qui vivait dans un abri de fortune derrière notre maison. Je ne comprenais pas. Je lui en voulais. Et puis elle est partie, emportant avec elle un secret que je n’aurais jamais imaginé.
Quand la générosité d’une mère cachait bien plus qu’elle n’y paraissait
On n’était pas riches. Loin de là. Mes chaussures étaient rapiécées avec du scotch, l’électricité avait été coupée deux fois cet hiver-là. Alors voir ma mère Estela soigner Victor mieux que nous, ça me mettait hors de moi.
Un soir, j’ai craqué.
— Si tu arrêtais de nourrir des étrangers, on ne vivrait peut-être pas comme ça.
Elle a posé sa cuillère. Son visage a changé d’un coup.
— Ne dis plus jamais une chose pareille. Tu ne sais pas ce que cet homme a sacrifié.
— Sacrifié pour qui ? Pour toi ?
Elle tremblait. Mais comme toujours, elle n’a pas répondu.
Ces petits mystères qui n’avaient aucun sens
Au fil des années, j’ai remarqué des choses étranges. Victor réparait discrètement les marches de notre véranda. Un matin d’hiver, une paire de bottes en bon état est apparue près de mon cartable.
— D’où elles viennent, ces bottes ?
— L’église les a données, a répondu ma mère sans lever les yeux.
Par la fenêtre, j’apercevais Victor qui dégivrait l’entrée.
Je n’ai jamais insisté. J’ai grandi. J’ai quitté la maison. Et j’ai appris à ne plus poser certaines questions.