À 80 ans, Sheila a vécu un moment particulièrement heureux avec son compagnon.
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Mute
Ma vie ne sera jamais assez longue pour tout voir, tout comprendre, tout apprendre. Quand Shella prononce une phrase pareille, on pourrait croire à une simple profession de foi d’artiste. Et pourtant, derrière ces mots, il y a autre chose. Une femme qui a traversé les tempêtes, enterré des illusions, défi les rumeurs, survécu à l’insupportable et qui à 80 ans semble encore capable d’ouvrir une porte que beaucoup croyaient fermé pour toujours.
Car non, elle n’est pas seulement une légende figée dans les années Yé. Non, elle n’est pas seulement cette silhouette familière que la France a vu grandir sous les projecteurs depuis l’école est finie jusqu’à Spacer. Chla aujourd’hui encore parle d’élan, de désir de vivre, d’avenir, de mouvement. Et c’est précisément cela qui intrigue.
Comment une femme que la vie a tant blessée peut-elle encore évoquer le bonheur sans trembler ? Comment peut-elle encore croire à une présence sincère à ses côtés, à un amour qui apaise au lieu de dévorer ? Pour comprendre la portée de ce bonheur tardif, il faut revenir au commencement dans cette France d’après-guerre où rien ne l’a destiné en apparence à devenir un mythe populaire.
Chela de son vrai nom Annie Chancell, né le 16 août 1945 à Créteille, fille unique d’André Chancelle et de Micheline Gautier, elle grandit dans un univers modeste entre les marchés de la région parisienne et le travail familial. Elle rêve d’abord du cirque, du mouvement, du cheval, de la piste.
Mais très vite, la musique s’impose. Le piano, le champ, la danse deviennent plus qu’un refuge, une seconde langue. On raconte qu’au marché, elle chantonne sans cesse au point d’être surnommé la radio. Le détail paraît charmant. En réalité, il annonce déjà quelque chose de plus vaste. Chez Chela, la voix n’a jamais été un ornement mais une manière de tenir debout.
Puis vient d’iruption, l’explosion, la métamorphose. En 1963, l’école est finie, la propulse au rang de phénomène national. Ce n’est pas seulement un succès de plus, c’est un basculement. En quelques mois, la jeune Annie Chancelle devient Chella. Incarnation éclatante d’une jeunesse française qu’on veut légère, moderne, souriante, immédiatement identifiable.
La France la consomme comme une évidence. Les magazines la consacrent, la radio la répète, la télévision la transforme en icône. Elle devient l’eau des visages les plus reconnaissable de la vague yé. Presque un personnage collectif, une silhouette nationale. Mais derrière l’image déjà, une mécanique s’enclenche.
Celle de la fabrication à grande vitesse, de l’exploitation, de la surexposition, du contrôle. Ch entre au paradis des vedettes par une porte qui ressemble aussi très vite à une cage dorée. C’est ici qu’apparaît l’une des figures les plus décisives et les plus troubles de son destin, Claude Carer. Sans lui sans doute, pas de chez tel que le grand public l’a connu.
Mais c’est aussi avec lui que commence l’une des grandes blessures de sa vie. Leur collaboration dure plus de vingt ans. Elle lui doit le lancement de sa carrière, les succès en série, la construction d’un personnage. Lui, de son côté comprend avant beaucoup d’autres que Shella n’est pas seulement une chanteuse. C’est une marque, un phénomène marchand, une machine à vendre.
Et c’est précisément là que le compte commence à se fissurer. Car quand une jeune fille de 16 ans devient presque du jour au lendemain un empire économique, qui protège encore la jeune fille ? Qui veille à ce qu’elle ne soit pas avalée par l’industrie qui prétend la faire naître ? Au fil des années, Shella comprendra qu’elle a été, selon ses propres mots et ses confidences répétées dans la presse, bien davantage exploité qu’accompagné.
L’homme qui avait contribué à l’affaire reine du H Parade aurait aussi organisé autour d’elle un système opaque où l’artiste ne voyait pas toujours la couleur de ce qu’elle rapportait. La bataille ne fut pas seulement morale, elle fut judiciaire. Elle s’est prolongée sur le terrain des droits, des royalties, des contrats jusqu’à une condamnation de la société carrère par les Prudomes à la fin des années 1990.
Pour beaucoup d’artistes, un tel affrontement aurait sonné comme une fa. Pour Chela, ce fut une mute douloureuse. Elle y a perdu des années, des illusions, une forme d’innocence. Mais elle y a gagné quelque chose de capital, sa voix à elle. Non plus celle qu’on lui écrivait, mais celle qu’elle décidait enfin de reprendre.
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Et comme si cette emprise économique ne suffisait pas, il y eut aussi la rumeur, une rumeur ignoble. persistante, presque inhumaine. En 1964, alors qu’elle n’est encore qu’une très jeune star, Chella devient la cible d’un bruit destructeur prétendant qu’elle serait un homme. Derrière ce mensonge grotesque se cache une vérité bien plus sombre, un emballement médiatique nourri par la cruauté d’un système qui comprit tôt que le scandale vendait autant sinon plus que la musique.