Le plus grand bonheur du monde, c’est d’aimer. Chez Enrico Maias, cette phrase n’a jamais ressemblé à un slogan de scène, mais à une blessure portée avec le sourire. Et quand un homme a chanté l’exil, la paix, la nostalgie et l’amour pendant plus d’un demi-siècle, que reste-t-il lorsqu’il se retrouve seul face au silence de la maison, face au fauteuil vide, face à la femme qu’il n’a jamais vraiment cessé d’attendre.
Après dix ans de veuvage, Enrico Maias finit-il seulement par révéler un secret ? Ou confirme-il ce que tout le monde pressentait depuis toujours ? Il y a des artistes dont la vie ressemble à une carrière et puis il y a ceux dont la carrière n’est que la trace visible d’un drame plus ancien, plus profond, plus intime.
Enrico Maias appartient à cette seconde catégorie. Chez lui, tout semble partir d’un arrachement. Même la lumière de ces chansons semble avoir été allumée contre la nuit. Ce cas derrière le visage populaire, derrière les refrains freedonnés par plusieurs générations, derrière l’image du chanteur chaleureux capable d’enflammer les plateaux de télévision français, se cache un homme qui a traversé les deuils, l’exil, la polémique, la douleur physique, les revers judiciaires et une solitude tenace.
Et pourtant, au milieu de cette traversée, un nom revient toujours comme une prière discrète, Suzie. Pour comprendre cette fidélité presque tragique, il faut remonter à bien avant la célébrité, bien avant les rumeurs de remariage, bien avant les procès et les annulations de concert. Il faut revenir à Gaston Grenacia, né à Constantine en Algérie française dans une famille juiveade profondément enracinée dans la musique.
Son père, Sylvain Gréacia, est violoniste dans un univers nourri de malouf et de traditions arabo-andalouses. Le jeune Gaston grandit dans cette matière là. Les cordes, les mélodies, la mémoire, la transmission. Très tôt, il apprend la guitare, fréquente les musiciens, s’imprègne des sons de plusieurs mondes à la fois. Cette double appartenance orientale et française, intime et publique, deviendra plus tard la marque de sa voix et le cœur même de son destin.
Son parcours aurait pu rester celui d’un instituteur méloman. Il enseigne un temps au milieu des années 1950. tandis que la musique l’attire déjà avec une force irrésistible. Puis il rejoint l’orchestre de cheèc Raymond Leris, immense figure de Constantine, symbole vivant de cette Algérie où les cultures se croisaient encore dans la musique avant que l’histoire ne vienne tout déchirer.
Raymond n’est pas seulement un maître musical, il deviendra aussi le père de Suzie, celle qui va bouleverser pour toujours la vie de Gaston. En 1962, il l’épousera. Ils auront deux enfants, Joxia et Jean-Claude. Mais avant cette vie de famille, avant Paris, avant les tournées, avant la gloire, un crime va tout faire basculer.
En 1961, Chrmont est assassiné à Constantine dans le contexte incandescent de la guerre d’Algérie. Pour la famille Grenacia, c’est plus qu’un drame. C’est un signal de rupture. L’annonce brutale que le pays natal devient une terre impossible. Le juillet 1961, Gaston quitte l’Algérie avec les siens. Il part avant même la fin officielle de la guerre en portant avec lui ce que tant d’exilés emportent sans pouvoir le montrer.
La honte d’abandonner, la douleur d’être chassé, l’impression de trahir une terre qu’on aime encore. C’est au cours de cette traversée qu’il compose ce qui deviendra l’un de ses champs fondateurs. Adieu mon pays. Autrement dit, le cri inaugural d’une vie entière placée sous le signe de l’absence. Lea de chanteurs ont eu un premier tube.
Lui a eu un premier arrachement. À partir de là, sa réussite n’a jamais totalement effacé son statut d’exilé. Elle a simplement rendu plus audible. Quand il chante la nostalgie, ce n’est pas un thème, c’est une cicatrice. À Paris, puis dans les cabarets, il survit d’abord comme tant d’apprentis artistes. Petit boulot, soirées incertaines, regard méfiant, public difficile.
Puis la machine s’enclenche. Il est remarqué, monte sur scène, ouvre pour d’autres artistes, se forge un style. Sa rencontre avec le public français va être fugurante. Son accent musical singulier, sa chaleur, son mélange de mélancolie et de soleil. Tout cela crée un personnage immédiatement identifiable.
La télévision l’adopte, les tournées s’enchaînent. La chanson orientalisante devient populaire dans l’hexagone. Enrico Miaas est né. Le pseudonyme lui-même, selon la légende souvent reprise serait né d’un malentendu téléphonique au moment d’un enregistrement, un accident de secrétariat transformé en identité scénique.
Le hasard chez lui a parfois la violence d’un destin. Et pourtant, dans cette ascension, le bonheur n’est jamais simple. Il y a d’abord cette autre catastrophe moins connue du grand public que l’exil mais tout aussi dévastatrice dans l’intime. En août 1965, son frère Jean-Claude meurt dans un accident de voiture qui laisse également Serge Lama grièvement blessé et coûte la vie à Liliane Benelli, la fiancée de ce dernier.
Ce drame tisse entre H Enrique Maias et Serge Lama, un lien qui ne relève plus seulement de l’amitié artistique mais de la survivance. À partir de là, derrière chaque sourire de plateau, derrière chaque refrain collectif, il y a aussi la mémoire de ceux qui ne sont pas revenus. Certaines fraternités naissent dans les coulisses, d’autres dans la catastrophe.
Mais s’il est une présence qui semble avoir tenu enrico debout pendant toutes ces décennies, c’est bien suzi. Et c’est ici que commence la partie la plus troublante de son histoire. Car plus le temps passe, plus le mythe public d’Enrico Massia se rétrécit autour d’une vérité privée. Derrière les succès, derrière les engagements, derrière les controverses, il y avait ce couple.
Suzie n’a pas été simplement l’épouse d’une vedette. Elle a été dans son récit la preuve que le bonheur existe même lorsque la vie s’acharne. Elle souffrait depuis longtemps d’une grave pathologie cardiaque. Elle a subi plusieurs opérations à cœur ouvert. Leur quotidien pendant des années a été rythmé par les hôpitaux, les inquiétudes, les soins, l’attente.
Et pourtant, plus Enrico raconte cette épreuve, plus il donne l’impression que cette souffrance partagée fut paradoxalement la forme la plus pure de leur union. Suzie n’était pas seulement la femme qu’il aimait, elle était la femme avec laquelle il avait traversé la douleur. Lorsqu’elle meurt le 23 décembre 2008, c’est tout un monde qui s’écroule.